La deux, évidemment, et je suis surpris que tu aies l'air d'hésiter. Aussi profitè-je de l'occasion pour ressortir un petit de prose que j'avais concoctée pour d'autres occasions et qu'il serait dommage de laisser perdre :
De temps à autres une voix s’élève encore et condamne les facilités offertes par les logiciels graphiques pour tripatouiller les images. On attenterait ainsi à la Vérité Photographique et à l’Art du même nom. Et ce ne serait pas bien.
On ne parle pas ici des interventions manifestes sur l’image à la manière pictorialiste, mais des retouches inavouées, celles qui ne laissent pas de trace et qui laissent croire « que c’est du vrai ». Le Véritable Photographe se devrait de les écarter vertueusement, celui qui pense à tout au moment de la prise de vue, composition, cadrage, lumière, vitesse, diaphragme… et qui se refuse ensuite à toute intervention sur son cliché. Du temps de l’argentique, il faisait même souvent tirer ses images avec les perforations du film pour bien montrer qu’on n’avait touché à rien.
Cette philosophie fait bon marché du métier du tireur — de l’art du tireur ? Quiconque a vu opérer un bon tireur (surtout en N&B, c’était plus difficile en couleur) sait qu’il joue avec la lumière sur le plateau de l’agrandisseur avec ses mains ou des petits bouts de papier pour moduler l’exposition des différentes parties de l’image et que celle-ci peut s’en trouver profondément modifiée. Où passe la Vérité originale dans ce travail ? Egalement, le bon photographe choisissait avec soin son type de film, en N&B pour sa douceur ou pour son grain ou encore, en couleur, pour son rendu chromatique et cela soulève quelques questions intéressantes : il y aurait donc du grain dans la vraie vie ? Les couleurs Fuji seraient-elles plus vraies ou moins vraies que les couleurs Kodak ? L’art du tireur numérique d’aujourd’hui réside dans sa maîtrise de son logiciel graphique. Il n’existe pas de rendu neutre, impersonnel, qui respecterait totalement la « vérité » d’une scène. Imprimer ses images « brutes », sans les contrôler, revient à laisser l’appareil appliquer ses choix par défaut — et les choix d’un appareil ne sont pas exactement ceux d’un autre.
Il est piquant d’apprendre que la controverse est née pratiquement en même temps que la photographie elle-même. André Gunthert a écrit un article très documenté http://etudesphotographiques.revues.org/index1004.html à ce sujet, où on lit notamment qu’on s’étripait déjà à la naissance des photo-clubs pour interdire ou pour tolérer que les photos présentées par les honorables membres puissent être retouchées — et cela largement plus d’un siècle avant la naissance de Photoshop. Pour de tout autres raisons, l’un de nos ministres a cru bon récemment de suggérer que les photos retouchées soient dûment étiquetées comme telles dans nos journaux… et a soulevé un tollé général (allez voir http://culturevisuelle.org/icones/143 pour une bonne vidéo résumant la situation). En fait, la pratique des photographes a beaucoup hérité de celle des peintres et ceux-ci ne se gênaient pas pour plier ce qu’ils voyaient à leurs idées, ou à celles de leurs clients. L’appareil photographique permet davantage d’objectivité, mais il ne délivre pas pour autant la vérité nue.
Il ne faudrait pas pour autant jeter aux orties le métier traditionnel des photographes. Par exemple, Photoshop permet de rajouter un peu de lumière là où il n’y en avait guère, mais ce sera (généralement) une pâle imitation de ce qu’on aurait obtenu en attendant le bon éclairage. Les fondamentaux restent : il faudra toujours maîtriser la composition, le cadrage, la lumière, la vitesse, le diaphragme… En plus, il faudra prendre conscience de ce que le traitement numérique pourra ajouter à l’image et y penser au moment où on appuie sur le déclencheur.
A propos des traitements «standard», j'ajouterai une anecdote. J'ai récemment participé à une sortie photo avec des copains de club sur un bout de côte bretonne avec un soleil aux abonnés absents. Nous avons ensuite confronté les résultats : au vu de la diversité des couleurs, il était difficile de croire que nous avions tous opéré en même temps. Donc, la photo est ce qu'on montre aux autres, qu'elle ne soit due qu'à l'appareil tout seul ou à tout ce qu'on a fait ensuite par-dessus.
ch22